Martin Petick
,
Aujourd’hui, ma fille est née. Cette pensée a traversé l’esprit d’un homme qui attend, abrité sous le porche de la faculté de philosophie. Il scrute la porte, observe le flot des étudiantes et étudiants. C’est un jour de naissance. Mais pas celle d’un nourrisson, comme dans les histoires classiques où les pères quittent la maternité, bébé emmailloté dans les bras. Non, ici, c’est une jeune femme de vingt ans, une grande fille, qui doit apparaître. Il imagine ses traits, sa taille, son allure, cent quatre-vingts centimètres, probablement, comme ses parents, voire plus, les enfants dépassant souvent ceux qui les ont mis au monde. Soixante, soixante-dix kilos peut-être. Une adulte, déjà.
Il sourit, frappé par l’intensité du moment. Chaque minute pèse. Sa fille pourrait franchir cette porte d’une seconde à l’autre. Il attend ce face-à-face depuis si longtemps qu’il s’étonne de toucher enfin ce moment.
Dans une main, il tient une photographie. Une jeune femme y pose, le regard vif, presque ironique, mais sûr d’elle. Il reconnaît cette détermination, ce même air de conquête qu’il portait à vingt ans. Sur la photo, elle parle à quelqu’un, la bouche entrouverte, et il s’amuse à deviner le mot qu’elle prononce. Peut-être ne viendra-t-elle pas aujourd’hui. Peut-être est-elle déjà partie, ou en discussion ailleurs. Peut-être même a-t-elle croisé son père sans le reconnaître. Il ne l’a pas vue depuis qu’elle avait moins d’un an.
Il repense au jour où, brusquement, sa femme l’a quitté. Elle lui a demandé s’il préférait partir de lui-même ou qu’elle fasse venir sa mère pour l’expulser. Il s’est trouvé désemparé, incapable de répondre. Sa femme avait raison : il n’aurait pas su s’occuper d’un bébé. Il a tenté de voir sa fille une dernière fois, mais la porte de la chambre s’est refermée sur lui. Il est descendu l’escalier, sa valise à la main, sous la pluie, cherchant dans la rudesse des éléments un remède à la confusion qui l’envahissait.
Deux mois plus tard, une opportunité s’est présentée : partir à l’étranger, rejoindre un professeur qui lui ouvrait la porte d’une nouvelle vie. Il n’a pas eu à passer par les camps, ni à subir les épreuves que connaissent tant d’exilés. Il est parti avec sa valise, la même qui l’avait suivi de femme en femme, à travers les ruptures et les départs. Il n’a jamais trouvé la fidélité chez les femmes, ni elles chez lui ; seules la valise et l’argent sont restés constants.
De loin, il observe la silhouette de Hradčan, cette vue gravée sur la carte postale qu’il gardait dans son bureau, partout où il allait. Vingt ans à regarder cette image, à se demander s’il reverrait la ville autrement que par procuration. Avec lui, deux photos seulement : le château et ce cliché flou d’un bébé emmailloté, indistinct au point qu’il aurait pu s’agir d’un chat, avec un peu d’imagination.
Un groupe d’étudiants rit en sortant de la faculté. Il scrute chaque visage, espérant croiser celui de sa fille. Pendant toutes ces années, il s’est inventé des histoires pour combler l’absence : il l’imaginait courant dans les champs, se préparant devant un miroir, tombant amoureuse. Il s’endormait sur ces images, là-bas, loin.
Mais il sait bien que, de lui, sa fille n’a sans doute gardé aucun souvenir. Sa mère, sa belle-mère, l’ont probablement effacé de la mémoire familiale. Il a aimé deux femmes tchèques qui, chacune à leur manière, l’ont vacciné contre le mariage. Tant qu’il était pauvre, l’amour ne durait pas. Une fois devenu riche, il préférait la liberté.
Il a prospéré. Travail acharné, longues journées, idées neuves, brevets, amitiés solides : la réussite s’est construite, un pas après l’autre. À cinquante-sept ans, il était véritablement riche, même selon les standards de sa nouvelle patrie. Puis la révolution a tout changé. Il a pu rentrer au pays, retrouver Prague et, peut-être, sa fille.
Devant la faculté, il attend, ému, observant sa montre, jetant un œil à sa Rolls-Royce stationnée près du Rudolfinum. Cette voiture, il ne l’a achetée qu’à son retour, jamais avant, par économie et par principe. Mais là, il voulait impressionner sa fille, lui offrir la fierté d’avoir un père qui s’est hissé au sommet. Est-ce de la vanité ? Il hésite. Il n’a pas le sentiment de vouloir se pavaner, juste celui d’offrir à sa fille une raison d’être fière.
Il se demande si, au fond, il a vraiment blessé ses épouses. La première a refait sa vie, semble-t-il plus heureuse sans lui. Paradoxalement, il pense lui avoir rendu service en partant. A-t-il été heureux, lui ? Parfois, brièvement. Le bonheur véritable ne l’a effleuré que quelques mois, lors de son second mariage, avant que la trahison ne vienne tout balayer. Ensuite, il a surtout connu la chance, la réussite, et ce moment inoubliable où il a encaissé son premier million à New York.
Pourtant, il se voit comme un paresseux. Il travaillait beaucoup, mais par goût, pas par obligation. Il sifflait en allant au travail, chantonnait des airs oubliés, sous le regard parfois étonné de son chauffeur.
Il se souvient du jour où son professeur lui a transmis son cabinet, lui confiant non seulement une entreprise mais une véritable marque de confiance. Ce cadeau l’a bouleversé comme aucun autre.
La porte de la faculté s’ouvre enfin. Il la reconnaît : une grande jeune femme, sac lourd à la main, le visage percé de bijoux argentés, une mode qui lui échappe. Il s’avance, prêt à l’aborder. Mais elle repère un tramway, accélère, et s’éloigne en courant, démarche maladroite. Il l’appelle, elle ne répond pas. Il insiste, mais elle grimpe dans le tram. Il la rejoint, tente d’engager la conversation. Elle le repousse, l’appelle « grand-père ». L’incident le fait sourire, presque amusé par l’ironie de la situation. Elle n’a aucune idée de qui il est.
Il tente de s’expliquer, mais elle menace d’appeler la police s’il insiste. Il remarque ses traits, ce nez droit qu’il lui a transmis, ces piercings qui brillent sous la lumière d’automne. Sa tenue dévoile un ventre nu, un jean taille basse. Il se sent étranger à cette génération, à cette époque. Il abandonne.
Le lendemain, il se rend au bureau d’état civil pour obtenir des justificatifs de paternité. Il veut être prêt à prouver à sa fille qui il est. Mais les papiers officiels ne concordent pas : un autre nom figure comme père. « Mais je suis son père », proteste-t-il. Le fonctionnaire lui explique que, selon l’administration, ce n’est pas le cas. Sa belle-mère, influente au ministère, aurait pu falsifier les actes. Un mystère administratif de plus. Il laisse des copies de ses documents, espère un éclaircissement.
Effacé de la vie de sa fille. Rayé des registres, remplacé, même sur le papier. Il imagine la scène : sa propre fille appelant la police contre lui, simple passant devenu importun, « grand-père » collant. Il tente d’appeler son ex-femme. Elle coupe court à la conversation, feignant de ne pas comprendre, comme si la liaison était mauvaise. Il repense à leur histoire, à ces moments où ils croyaient tous deux avoir trouvé l’amour ultime. La mémoire des caresses, des gestes, lui revient un instant, puis s’éteint.
Le lendemain, le fonctionnaire lui confirme que sa fille est bien la sienne. La belle-mère, figure du ministère, n’est plus là pour contrarier ses démarches. Il pourrait poursuivre en justice, mais à quoi bon ? Les années ont passé, les blessures se sont superposées.
Il retourne devant la faculté. Une fois de plus, il attend, observe les jeunes qui entrent et sortent, imagine les conversations, les vies qui se tissent. Il se compare aux pères de petites filles, ceux qui voient leur enfant courir vers eux, rire, sauter dans leurs bras. Pour lui, tout est plus compliqué. Sa fille ne veut pas de lui, le rejette, le craint même. Il mesure à quel point il déborde d’un amour resté sans destinataire, d’une générosité qui ne trouve pas preneur.
Après une heure d’attente, il comprend qu’elle ne viendra pas. Il sait qu’un autre cours est prévu le soir, décide de tenter sa chance à nouveau. Il déambule dans la ville, retrouve les rues de son passé, les lieux où il a étudié, ri, bu des bières avec ses amis. Tout a changé, même si les murs demeurent.
Dans un bar à vin, il la revoit enfin. Elle lui fait signe, un geste un peu hésitant. Il s’approche, s’assied à sa table. La serveuse, indifférente, prend leur commande. Sa fille, cette fois, engage la conversation, admet avoir été dure la veille. Il la trouve différente, moins sur la défensive. Elle l’interroge sur ses intentions. Il peine à dire la vérité, se contente d’expliquer qu’il l’a prise pour quelqu’un d’autre, qu’il voulait simplement parler.
Ils trinquent. Elle évoque sa tristesse, corrige : « j’étais en bas ». Elle confie, sans détour, avoir vécu un avortement la veille. Il se sent maladroit, impuissant. Elle enchaîne, parle d’elle, de son sentiment d’échec. Il tente de comprendre, de trouver les mots, mais tout paraît trop plat, trop convenu.
Ils boivent. Elle évoque son rapport à l’argent, précise qu’elle n’est pas achetable. Il sourit. Elle boit vite, sans chercher à apprécier le vin. Lui aussi, autrefois, buvait pour oublier, pour être « ailleurs ».
Elle évoque un frère ou une sœur jamais née, à qui elle parlait enfant, faute de compagnons. Les confidences s’enchaînent, sur sa solitude, sur ce père inconnu, sur sa mère qui a vécu des fausses couches. Il sent qu’il n’a pas le droit de poser trop de questions, respecte ses silences.
Finalement, elle lui demande de la laisser seule. Il comprend. Elle veut juste finir sa bouteille, rien de plus. Il se lève, paie, s’apprête à partir. Dans un souffle, elle l’appelle « papa ». Le mot le frappe, porté par la voix de sa mère, une intonation familière, chargée du passé. Il voudrait la serrer dans ses bras, mais se contente de quitter les lieux, laissant derrière lui ce qu’il était venu offrir.
Dehors, la nuit tombe. Il rejoint sa voiture, retrouve son chauffeur, silencieux comme toujours. Le trajet semble interminable. Il contemple, à travers la vitre, la ville qu’il a tant aimée, la pluie qui brouille la silhouette du château. Finalement, il murmure : « On y va ». Puis, plus bas : « Conduisez jusqu’à la frontière. »
Texte extrait du recueil de nouvelles « Papa, est-ce que le diable a des yeux comme ça ? »


